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Le papier dominoté

Un papier dominoté se dit d’un « papier orné de motifs imprimés avec des planches de bois gravées d’une taille assez grossière et coloriés au moyen de patrons ». 

Les motifs

Les motifs sont adaptés au format du livre : petits motifs répétitifs et rapprochés qui remplissent, en semis ou en bandes, tout l’espace d’une couverture ; monochromes au début, ils se détachent joliment sur le blanc du papier (fig. 7). Cette monotonie apparente des motifs est souvent corrigée par des retouches de couleurs, faites à la main ou au pochoir (fig. 8) qui apportent une grande diversité à cette production.

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Fig. 7 : Papier dominoté
(cote bmi : in-fol 109 P/R)

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Fig. 8 : Papier dominoté coloré au pochoir
(cote bmi : in-fol 3351 P/B)

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Fig. 9 : Papier dominoté
 (cote bmi : [sans cote])

Au début du XVIIe siècle, la diffusion en Europe des motifs orientaux apporte une grande révolution figurative. Ces motifs contrastent fortement avec la rigidité des motifs géométriques et affirment une grande liberté du dessin : ramages, fleurs, et fruits exotiques s’épanouissent d’une façon éclatante sur les indiennes* devenues très à la mode

[* indienne : tissu peint ou imprimé, originairement importé par la Compagnie des Indes et qui sera par la suite fabriqué en Europe par les artisans travaillant le tissu ou le papier].

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Fig. 10 : Papier dominoté floral
(cote bmi : In-fol 3314 P/B)

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Fig. 11 : Papier dominoté floral
(cote bmi : in-8 2684 P/B)

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Fig. 12 : Papier dominoté floral
(BMI cote In-fol 3175 P/B)

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Fig. 13 : Papier dominoté floral
(cote bmi : 27 468 P/R)

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Fig. 14 : Papier dominoté floral
(cote bmi : 1100 P/R)

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Fig. 15 : Papier dominoté floral
(cote bmi : 89 P/R)

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Fig. 16 : Papier dominoté floral
(cote bmi : MS 69 P/R)

Après la mode des indiennes, l’Europe connaîtra un engouement pour les « chinoiseries » (motifs : pagodes, jonques, oiseaux exotiques). Puis au XVIIIe, c’est le Japon qui donnera son influence avec des motifs plus géométriques stylisés minuscules (cercles, carrés, triangles, petits points, bandes de feuilles répétées, etc.(fig. 7)).

Technique d’impression

La technique d’impression utilisée est la gravure sur bois. Cette technique étant la plus économique comparée à la gravure sur métal, et les motifs ne demandant pas une extrême précision ou finesse, la xylographie est la technique la mieux adaptée. Le bois (un fruitier très sec) est gravé en «taille d'épargne» : c’est-à-dire que les traits sont laissés en relief, les parties destinées à rester en blanc sont évidées à l’aide de gouges (le dessin est donc « épargné »). L'artisan travaille sur un « bois de fil » (taillé dans le sens de la longueur de l'arbre). Le bois ainsi gravé peut servir à reproduire des centaines d'exemplaires. La planche est fixée sur la table de l'atelier, le dominotier trempe dans un premier temps une grosse brosse à soies molles ou un tampon de cuir dans la couleur noire (mélange de noir de fumée et de colle). Puis il imprègne toute la surface du bois et y applique ensuite la feuille de papier légèrement humide : il la presse fortement et l'impression est faite. Une fois la feuille sèche, on rehausse le motif par des couleurs appliquées au patron (pochoir). Le plus souvent ce travail était laissé à des femmes qu’on appelle les pinceauteuses. 

Les couleurs sont faites d’herbes et de graines. On peut avoir sur un même papier dominoté jusqu’à trois couleurs. Certains tirages monochromes étant des tirages à bas prix, ils ne nécessitaient ni bois ni presse car directement appliqués au patron. Mais ces « tirages », rapportant peu aux dominotiers, n’étaient pas très usités.

Histoire

Aux XVe et XVIe siècles en Europe, les livres les plus précieux sont reliés en parchemin ou en vélin, les autres livres ou brochures et plaquettes imprimées, ne possédaient pas de couverture : la feuille de titre en tenait lieu. Cependant il existait à cette époque un petit nombre de couvertures illustrées de gravures sur bois.
Dès 1482, des villes comme Augsbourg en Allemagne, puis Ferrare et Venise en Italie s’en étaient fait une spécialité. En 1579 le Traité de Samuel Zimmermann propose « d’utiliser le papier pour remplacer le parchemin ou le cuir dans la couverture des livres », le papier de l’époque présentait en effet toutes les qualités de solidité et de conservation. Ces rares couvertures xylographiques étaient imprimées en noir, et il faut attendre le début du XVIIe pour trouver sur les livres des exemples de papiers colorés, conçus à l’origine pour la décoration des murs, des boîtes etc.
Au XVIIIe siècle, ces papiers sont à l’origine d’un véritable engouement de la part des relieurs : désormais on va les employer pour les livres en Italie, en Allemagne et bientôt en France. Rarement utilisés en pages de garde pour les reliures de cuir, ces papiers sont presque toujours des papiers de couverture : le livre ordinaire a désormais son « habit », que ce soit un ouvrage de philosophie ou d’histoire, un roman, un recueil de musique, un almanach, etc. Ces couvertures sont posées sur les livres de façon non pas éphémère mais définitive.

Les centres de dominotiers

C’est à partir des années 1750-1760 que la province voit fleurir de nouveaux ateliers d’imagerie et de dominoterie : Orléans, Chartres, Le Mans, Avignon, Lyon, Besançon, Metz, Dijon, Caen, Rouen. Ce sont des ateliers familiaux, les bois se transmettent généralement de génération en génération et c’est ainsi que se sont constituées de véritables dynasties de dominotiers. On retrouve parfois leur nom au bas du papier, ce qui a permis d’établir des listes de bon nombre de ces artisans et de se rendre compte de la diversité des bois que pouvait posséder un dominotier. On trouve par exemple chez Sevestre-Leblond, un des nombreux dominotiers d’Orléans, au moins 339 bois différents.

Leur activité de dominotier est la plupart du temps associée à un statut de cartier, papetier, marchand de papiers peints, libraire, imprimeur ou éditeur, imagiers populaires (nous avons ici l’exemple local de l’imagerie Pellerin). Grâce à cette polyvalence, on peut retrouver des ouvrages atypiques tels que ce manuscrit, recueil de morceaux de plain-chant.

Pour la couverture de ce manuscrit, on a utilisé une feuille initialement destinée à être découpée pour faire un jeu de cartes.

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Fig. 17 : Papier dominoté recto, carte à jouer verso (cote bmi : MS 228 P/R)

Un autre ouvrage témoin d’une pratique courante dans la dominoterie : l’exemple de la surimpression. Nous avons ici un papier dominoté sur un texte imprimé. Parfois on remplaçait le papier trop rare et trop cher par des papiers de récupération : chutes, catalogues d’imprimeurs devenus obsolètes ou pages de livres qui ne présentaient plus grand intérêt. Sur ces feuilles, le motif coloré apparaît alors en surimpression sur le texte en noir. Les rares exemples que nous avons trouvés en France datent de la fin du XVIIIe siècle, époque qui présentait de grandes difficultés économiques. Cet ouvrage date de 1774 et correspond donc à cette période.

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Fig. 18 : Exemple de surimpression (cote bmi : in-8 9327 P/B)

Le monde des dominotiers, des imagiers, des cartiers a disparu avec l’industrialisation de l’imprimerie, l’apparition de la lithographie et l’invention du papier mécanique. Très tôt dans le XIXe siècle, les éditeurs ont adopté les couvertures typographiées, mieux adaptées aux étalages et aux nouvelles formes de commerce. Les cartiers et dominotiers n'avait pas le droit de posséder des caractères d’imprimerie dans leur presse, rien qui ne leur permette d’imprimer « en lettre ». Ces nouvelles couvertures vont donc faire disparaître la dominoterie.